StopCovid : décryptage d’une application controversée

Digitalisation

29 juin, 2020

Sortie le 2 juin dernier, l’application StopCovid veut se dresser comme le rempart de la lutte contre la propagation de l’épidémie du coronavirus en France. L’initiative, lancée par le gouvernement Français, a tout pour plaire sur le papier : une appli gratuite accessible pour tous, garante de la protection de la vie privée et s’appuyant sur une technologie moderne.
Et pourtant…à  l’heure du déconfinement et au retour à la vie normale, StopCovid peine encore à convaincre les millions de français sur l’efficacité de son service. 

Pourquoi l’application StopCovid souffre-t-elle de son impopularité ? 

Comment expliquer qu’un mois après son lancement, l’application n’a pas eu l’effet escompté ? Qui sont ses utilisateurs et ses détracteurs ? Beaucoup de questions qui méritent un tour d’horizon.

StopCovid, kesako ?

StopCovid est une application mobile qui permet d’informer une personne qui a croisé (à faible distance) une autre personne infectée par le Covid-19. 

L’idée est d’avertir la personne suffisamment tôt pour qu’elle puisse être prise en charge par les médecins, et d’éviter qu’elle infecte d’autres personnes autour d’elle. Pour que tout cela fonctionne, il faut que les personnes possèdent l’application (en mode activé), sinon, il y a un  bug dans la matrice.

L’application en elle-même regroupe deux fonctionnalités majeures : être informé, et déclarer. D’un côté, l’utilisateur de l’appli peut à tout moment être prévenu qu’il a été exposé à la maladie en recevant une notification sur son smartphone. De l’autre, il peut aussi déclarer avoir été testé positif au Covid-19 sur l’appli.

Comment marche l’application ?

Toute la mise en route de StopCovid repose sur l’activation de la fonctionnalité de Bluetooth de votre téléphone. Le Bluetooth est ici utilisé pour identifier à proximité tous les utilisateurs équipés de StopCovid. Dès qu’un smartphone  est détecté à moins d’un mètre pendant 15 minutes, l’appli va immédiatement enregistrer l’identifiant unique du smartphone pour une durée de 14 jours (période d’incubation).

L’application ne communique ni vos données personnelles (votre nom, votre 06 ou 07…) et ni vos données de géolocalisation avec les autres utilisateurs.
Si l’application détecte une personne infectée par le Covid-19, celle-ci vous envoie une notification pour vous en informer. Il faut savoir ici que l’identité de la personne malade demeure toujours anonyme.Capture d’écran 2020 06 29 à 10.49.19 StopCovid : décryptage d’une application controversée

Un enjeu de taille

Dans la continuité des mesures de déconfinement annoncée le 11 mai 2020 par le Gouvernement, StopCovid s’inscrit dans un véritable projet commun de lutte contre la propagation de l’épidémie du coronavirus qui a fait à ce jour presque 30 000 décès en France. Or, des questions fusent quant à la nature réelle de l’application notamment sur le traçage numérique pour suivre les contaminations du Covid-19, la récupération des données personnelles et l’efficacité de son service.

68 cas déclarés dans l’app pour seulement 14 alertes

Un mois après son lancement, le cabinet du secrétariat d’État au Numérique indique que l’application a été activée 1,8 million fois sur les smartphones, soit par environ 2% de la population française. A noter qu’une activation est comptabilisée lorsqu’un utilisateur télécharge l’application, l’ouvre et clique sur le bouton “J’active le Bluetooth” sur son smartphone.

Aucune donnée officielle n’a été fournie quant au nombre d’utilisateurs actifs qui utiliseraient l’application au quotidien ou encore l’âge moyen de ses utilisateurs. Seulement qu’un peu moins d’un utilisateur sur quatre a désinstallé l’application, soit au total 460 000 personnes.

Pour l’heure, l’application a permis de déclarer 68 cas positifs au Covid-19 et d’envoyer 14 alertes aux personnes qui risquent d’avoir contracté la maladie. Un bilan qui n’inquiète pas Cédric O, secrétaire d’Etat chargé du numérique, qui justifie ces chiffres par rapport à la baisse du nombre de cas positifs liés à l’épidémie en France.

Le succès d’une application dépend de l’adoption en masse par les citoyens. Du côté de nos voisins européens, l’adoption des applications de traçage numériques ne s’est pas faite attendre. En Allemagne, l’application Corona-Warn-App a généré 6,4 millions de téléchargements en l’espace de 24 heures, soit 8% de sa population. En Norvège, leur application a été téléchargée par un quart de la population en une semaine, et comptabilise 11% d’utilisateurs actifs. La France affirme que “les différences culturelles et nos différences de comportement face à l’épidémie” sont des paramètres à prendre en considération dans ce type d’étude.

Or, en prenant en compte le taux d’adoption comme indicateur de performance (KPi, pour les marketers aguerris), le bilan de StopCovid est bien en deçà de ses ambitions, lorsque nous savons que de nos jours 71% des français sont équipés d’un smartphone, comme le relève une étude faite en 2019 par Hootsuite

Autre paramètre qualitatif, sa note de popularité sur les app stores. Alors que Stopcovid orne fièrement la note de 4,2 sur 5 (basé sur 3000 votes) sur l’App store (IOS), elle est moins populaire sur le Play Store (Android), avec la note 2,8 sur 5 (basé sur 5000 votes).


Une application prometteuse qui a pourtant du mal à séduire

A l’annonce du lancement du projet le 8 avril, StopCovid avait tout pour séduire l’utilisateur : 

– Un projet numérique d’envergure avec un pitch attrayant qui est de tracer la circulation du coronavirus sur le territoire français.

– Un projet piloté par l’Inria avec une équipe incluant les plus grands acteurs français de la tech, publics comme privés, tel que :  l’Anssi, l’Inserm, l’Institut Pasteur et Santé Publique France. Ou encore, Capgemini, Dassault Systèmes, Orange, Withings, Lunabee Studio et des start-up issues de la French Tech.

– Une projet financé à titre gracieux par ses propres acteurs.

– Un projet validé en aval par le gardien de la vie privée des français, la CNIL. 

Pourtant, deux seules ombres sont pointées du doigts dans ce parfait tableau : l’approche centralisée des données et la technologie Bluetooth jugée énergivore.

Pour développer cette application, la France est l’un des rares pays à avoir choisi la solution d’une architecture centralisée, qui consiste à envoyer les données vers un serveur central, qui lui-même assure le traitement. À l’inverse d’une architecture décentralisée, dans laquelle les données sont traitées directement par les smartphones des utilisateurs et, largement prisée par les applis de traçage de nos partenaires européens.

Le fait que les données de l’application soient hébergées dans un serveur central peut générer certaines inquiétudes quant aux informations qui sont réellement récoltées. Ces données peuvent-elles être facilement piratables par n’importe quel hacker ? Quels types d’informations sont stockés sur ce serveur ?

Le secrétariat du Numérique affirme que des tests de cyberattaques visant à compromettre le serveur ont été éprouvés tout au long du développement de l’application. Mais cela n’est pas suffisant pour convaincre les plus indécis d’entres nous, qui voient enfler la polémique de la collecte des “identifiants de toutes les personnes croisées par un utilisateur, et pas seulement celles croisées à moins d’un mètre pendant quinze minutes”, selon Mediapart. 

D’autre part, l’utilisation de la technologie Bluetooth dans l’appli, qui permet de détecter les personnes que vous avez croisé à proximité, est reprochée d’être énergivore et gourmande en batterie.

En effet, l’activation en arrière plan du Bluetooth vient se heurter à deux obstacles majeurs qui sont les suivants : d’un côté, votre smartphone se décharge plus rapidement, et de l’autre, pour protéger  la vie privée de ses utilisateurs, Android et iOS viennent bloquer l’utilisation en arrière-plan de manière continue.

Les données personnelles : pas touche ! 

Là encore, la transparence sur la gestion des données personnelles de StopCovid peut ressembler à un feuilleton télévisé. A la sortie de l’application, le gouvernement a avancé que toutes les informations collectées via l’appli étaient pseudonymisées et effacées au bout de deux semaines, soit la durée d’incubation moyenne du virus.Capture d’écran 2020 06 29 à 11.14.04 StopCovid : décryptage d’une application controversée

« Personne n’aura accès à la liste des personnes contaminées, et il sera impossible de savoir qui a contaminé qui », assure Cédric O.

En vérité, lorsque vous installez et activez l’application, le serveur central attribue un identifiant unique à votre smartphone toutes les quinze minutes. Pour brouiller les pistes et sécuriser cette donnée, le serveur vient ajouter une autre couche en chiffrant (par un ensemble de chiffres et de lettres) votre identifiant unique. Seul, le serveur central possède la clé de déchiffrement.

« Si vous avez croisé 15 personnes, votre smartphone va envoyer 15 clés, dont la vôtre, au serveur central. »

C’est ce même procédé qui est aujourd’hui au coeur du débat. Même si le gouvernement affirme qu’aucune donnée personnelle n’est stockée, dans une certaine mesure, l’application StopCovid doit bien partager ces identifiants pour informer les personnes qu’elles ont été en contact avec un malade. Cela suppose in fine d’avoir confiance au serveur central, et donc à l’Etat.

StopCovid vient creuser davantage la fracture numérique entre les générations

L’application StopCovid se veut facilement accessible au public en misant sur la gratuité du service et sur une utilisation basée sur le volontariat. Cette affirmation tient la route à condition d’être en possession d’un smartphone et un minimum à l’aise avec le monde merveilleux des applications. A l’heure où la possession d’un smartphone est très liée à l’âge, une étude de 2019 du Credoc montre que seulement 44% des français de 70 ans et plus sont équipés d’un smartphone comparé à 95% chez les 25-39 ans et 98% chez les 18-24 ans. 

Capture d’écran 2020 06 29 à 11.29.32 StopCovid : décryptage d’une application controversée

Les plus de 70 ans risquent d’être moins exposés au téléchargement de l’application que les 18-24 ans. Alors que paradoxalement, ce sont les personnes les plus âgées qui sont les plus vulnérables et à risque face à la maladie du coronavirus. Une étude chinoise réalisée en 2020 relève que plus de la moitié des personnes infectées par la Covid-19 sont âgées de plus de 50 ans.

Au delà des statistiques, la dimension sociétale est un facteur à considérer avec attention. En effet, le rapport à la technologie n’est pas le même chez les jeunes et chez les personnes plus âgées. Selon une étude du gouvernement sud-coréen relayée dans le quotidien Joongang Daily,  seulement 15,6% des  sud-coréens de plus de 70 ans effectuent leur achat en ligne tandis que ce chiffre s’élève à plus de  90% chez les 20-30 ans. 
L’outil StopCovid peut venir creuser davantage la “fracture numérique” qui évolue au fur et à mesure du temps entre les jeunes et les seniors. Communiquer sur ce genre d’initiative, aussi simple que cela puisse paraître, revient à comprendre sa cible et son audience pour trouver le bon niveau de message afin d’éduquer et transmettre les bons réflexes tech.

Bien que le bilan de l’application StopCovid soit largement décevant un mois après son lancement, il est encore trop prématuré pour en tirer des conclusions sur son efficacité.

A ce jour, aucune étude n’a fourni de chiffres sur l’adoption de l’appli selon les zones urbaines à risque (ex : les grandes villes) et selon l’âge. Ensuite, aucune donnée officielle n’a été communiquée pour connaître le nombre de tests qui a été réalisé grâce aux alertes envoyées par l’application. Et enfin, dans une perspective d’amélioration continue de l’application pour ses utilisateurs, aucune enquête de satisfaction n’est pour le moment planifiée pour évaluer qualitativement le service.

Or, un paradoxe subsiste. Tandis que les français étaient au départ plutôt favorables à l’annonce du projet StopCovid, l’application n’a pas rencontré le succès escompté quelques jours après son lancement.

Et si finalement, la question de l’utilité de télécharger l’application n’était que la partie visible de l’iceberg, et qu’au fond, celle-ci cache un véritable sujet qui est la confiance que nous sommes prêts à redonner à l’Etat ? Dans le scénario où une seconde vague du coronavirus frappe la France, seriez-vous prêt à télécharger l’application pour protéger vous et vos proches ?

Sources :
gouvernement.fr/info-coronavirus/stopcovid

lemonde.fr

slate.fr

korii.slate.fr

siecledigital.fr

usbeketrica.com

koreajoongangdaily.joins.com

numerama.com

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